Collège des Bernardins (octobre – décembre 2011)

Penchant pour une mathématique de l’être, par delà celle de l’avoir, Laurent Derobert s’aventure dans une algèbre qui questionne l’homme et ses troubles. Dans le cellier du collège des Bernardins, il projette quelques unes de ses équations fragiles comme des haïkus mathématiques. Avec Wilfried Roche (mise en lumière).
Entretien avec Alain Berland, commissaire d'exposition (Revue questions d'artistes)
Alain Berland (AB) : Comment s’est mis en place le désir de développer un modèle mathématique lié à l’existentiel ?

Laurent Derobert (LD) : Tout chercheur en sciences humaines aspire à modéliser une part de l’existence, à l’exprimer quand bien même il ne parvient pas à l’expliquer. Or, en sciences, le modèle revêt le plus souvent une forme mathématique. Donc le désir dont vous parlez est pour ainsi dire consubstantiel de la recherche en sciences humaines.
Néanmoins, durant mes années de doctorat en sciences économiques j’étais gêné de ce que les modèles mathématiques utilisés formellement brillants, paraissaient infiniment pauvres dans leurs principes, en particulier concernant l’homme, vidé de toute substance. Avec mes camarades de thèse nous entreprîmes alors de modéliser les questions d’identités : nous voulions faire des mathématiques de l’être et non plus de l’avoir.
Cela dit, c’est une résidence d’artistes dans le Vercors qui a densifié et dynamisé mes recherches en mathématiques existentielles. Avec le sculpteur Raphaël Mognetti et le photographe Jean-Michel Pancin, nous étions réunis au printemps 2007 pour un projet de livre sur la sculpture de soi. J’étais en charge de la narration, mais peinais dans l’écriture. Au cours d’une de nos conversations nocturnes, ils m’incitèrent à utiliser le langage qui m’était familier, celui de la modélisation. S’ensuivirent alors des semaines réjouissantes où je précisai les linéaments d’une écriture mathématique de la liberté du sujet.
AB : Les artistes qui travaillent les interactions Art et Sciences sont de plus en plus nombreux. Quel point de vue avez-vous sur ce paradigme du temps ?
LD :  La polarité bachelardienne entre le théorème et le poème, l’animus et l’anima, la recherche diurne et la rêverie nocturne, et si l’on veut la démarche scientifique et l’approche artistique m’a longtemps paru salutaire, dessinant comme deux chemins de la pensée antinomiques sans autre synthèse juste que la complémentarité des contraires : le laboratoire du scientifique et l’atelier de l’artiste ressortent de deux univers de sens divergents. Mais j’avoue être aujourd’hui davantage animé par les courbures et entrelacs de ces deux modes de recherche : voir le chimiste en l’alchimiste, et inversement, me semble tellement vivifiant
C’est du reste dans les esquisses, dans les chemins préparatoires qu je trouve le plus d’intérêt, qu’il s’agisse des investigations techniques du plasticien ou des lapsus du physicien. Les scientifiques gomment les errances de l’intuition aux prémisses de leurs théories, de même que les plasticiens font idéalement oublier leurs investigations techniques. Hélas ! Car c’est là, il me semble, le plus touchant, cette quête incertaine qui fait feu de tout bois. C’est ironiquement ce qui est arrivé à mes travaux préparatoires, sans quoi je les aurais présentés assurément…
AB : Est-ce que le projet est terminé ou comptez-vous donner une suite à vos travaux ?
LD : Les mathématiques existentielles sont un mode d’écriture, un langage que chacun peut habiter. Quand bien même je cesserais mes recherches dans cette veine, j’espère que d’autres poursuivront l’aventure.